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Le feu épris de liberté

Lorsqu' il cite Shitao: " il ne faut pas avoir de règle… mais l' important c' est
la règle (…) ", Alain Boullet ajoute ceci : " alors évidemment, il faut avoir la sienne… Avant je n'aurais pas compris ce que cela veut dire; maintenant oui, et ça… c' est toute une vie…".
Toute une vie de réflexion et de création : Alain peut se dire " déjà trente ans "
mais aussi " seulement trente ans ", puisqu' il reste à la fois exigeant et désireux
de ce qu' il n'a pas encore exploré. Il me semble que c'est ainsi qu' il va et aime aller son chemin, invitant ceux qui le souhaitent à avancer dans la vie créatrice.
Cherchant à quand remonte notre première rencontre, mieux qu' une date,
je retrouve la première émotion ressentie devant ses sculptures. Parmi d'autres,
une forme est intacte dans ma mémoire : un rocher abrupt, humanisé par un visage.
Quelle présence au monde.
Comment parler de ce qui se passe ou non avec l' oeuvre d' un artiste,
de ce qui touche le coeur et la rétine aussi durablement parfois ? Comment dire
ce qui agit, ce qui est en oeuvre dans une rencontre ?
Il ne m'en voudra pas de citer Rainer-Maria Rilke s'adressant à un jeune poète :
" Plus inexprimables que tout sont les oeuvres d'art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe ".
Peut être que les ouvrages les plus touchants sont ceux qui ont requis toute
la vie d'un être avec son lot de peines, d'empêchements et d'amour. Quelle énergie faut-il parfois pour continuer d'avancer, guidé par quelle force ?
Alain vit sa vie de peintre, de sculpteur avec cette sorte d'intuition vitale
qui peut faire de presque rien un tout : d'un brin d'herbe, cueilli avec soin, la campagne entière, d'un peu de terre au creux des mains, le premier pas d'une silhouette qui s'avance simplement, avec le bonheur de faire advenir le futur.
A la manière des plantes portées par certaines sculptures, cette douceur
d'offrir n' a pas fini de croître. La force, et l'énergie, d' Alain Boullet tiennent au désir de ses oeuvres d'être toujours plus justes avec la liberté qui brûle en nous, et dont le feu est à jamais épris.

                                                                          Laurence Drummond - 2005