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  L'homme de pierre

    Il suffit de marcher à son rythme, droit devant soi, en gardant précieusement
les paupières et les mains ouvertes.
    Parfois aussi, en mesurant d'un mot le chemin parcouru, sans ralentir,
sans se détourner, le coeur encore empli des fraîcheurs de l'enfance.
    En levant régulièrement les yeux au ciel, vers les nuages et l'azur
qui dominent l'horizon, pour prendre la vraie dimension du monde.
    En observant, le plus souvent possible, à bonne distance, en silence,
avec rigueur et patience - l'un n'empêche pas l'autre - le chatoiement d'un étang,
la draperie d'une clairière, les griffures des herbes et des arbres, le vol des oiseaux, les bonds des écureuils, l'ombre furtive d'une biche...
    Rarement, en cueillant dans la forêt des passants d'une ville, une silhouette,
un drapé, une chevelure, un regard...
    Et surtout, à chaque pas, en posant les pieds bien à plat sur le sol.
    Soudain, la main saisit à terre un fragment de roche, ou un galet, ou quelque
débris de paroi, le soupèse, le retourne, le palpe, le caresse, le repose, le reprend, puis l'emporte comme un trésor à venir.
    Un jour, une tête frêle bourgeonne par miracle sur le caillou délaissé.
Puis deux, puis trois, bientôt toute une foule hiératique. Toi, moi, eux,elles...
    Malgré le temps qui érode, les hivers qui durent et des plus douloureux.
    Je suis pierre, tu es pierre, nous sommes tous sortis du ventre de la nature,
façonnés de glaise, d'eau, de feu.
    Et le printemps souverain souffle où il veut, quand il veut...
    Alors Sumer ressuscite, comme une stèle intacte surgie des sables du désert.
    L'artiste nous rappelle d'un geste que le corps est pesant, mais que l'homme,
sommet toujours menacé, ne meurt pas vraiment.
    Car l'archaïque socle chaque nouvelle pousse.
Telle est la démarche d'Alain Boullet, mon ami.

           Germain Coupet - 2005                                     > Voir le site de Germain Coupet